Au nom du libre

Un article paru le 5 juillet dans Libération [1] a provoqué les huées des partisans du libre. Cet article de Jean-Dominique Giulliani intitulé "Il n'a de libre que le nom" postule que "le mythe libertaire du logiciel à code ouvert est un dangereux contresens pour l'industrie". Voici donc une tentative de réponse au nom du libre.

Dans ce qui suit je reprends des passages de l'article avec mes commentaires. L'article étant (vraisemblablement délibérément) truffé de phrases polémiques, j'ai volontairement ignoré les termes provocateurs (par exemple "mythe libertaire") qui n'apportent strictement rien au débat, de même que des postulats sur la mondialisation et l'offshore que, n'étant pas économiste, je me garderais bien de commenter.

"Ainsi le mythe libertaire des logiciels à code ouvert, improprement appelés «libres», vise-t-il désormais, au-delà des milieux experts, à gagner le coeur du grand public".

Tout le monde sait que le logiciel libre est un mouvement lancé par Richard Stallman alors que le concept de OpenSource, auquel l'auteur semble faire référence, est une initiative séparée de l'OSI [2]. Les deux mouvements sont proches mais distincts, notamment les logiciels libres sont sous licence GPL, l'OpenSource proposant plusieurs licences. La traduction française de FreeSoftware en Logiciel Libre est d'une part très proche de l'appellation anglaise et d'autre part justifiée par le fait que les logiciels libres sont librement diffusables, utilisables et modifiables.
Il est clair qu'avec une part de marché située entre 10% et 20%, les logiciels OpenSource, par l'intermédiaire de Mozilla Firefox, ont déjà touché le coeur du grand public. Et le concept s'est déjà propagé ailleurs que dans les logiciels, par exemple avec l'encyclopédie Wikipedia.

"Enfourchant la thématique à la mode de la gratuité communautaire, il lance un message à tous : l'informatique ne doit pas s'insérer dans l'économie".

L'auteur oublie l'antériorité. Les logiciels libres ont commencé dans les années 1970, Richard Stallman a créé la FSF en 1984 et Linux date de 1991. Si la gratuité est actuellement à la mode, c'est peut-être en suivant le mouvement du libre mais forcément pas l'inverse.
La conception des logiciels libres, fortement liée à la communauté de développeurs bénévoles, est effectivement en marge de l'économie.

"Peut-on durablement faire abstraction des enjeux économiques et notamment se mettre en marge du droit de la propriété intellectuelle ?"

Je crois que la pérennité des logiciels libres est effectivement la preuve que l'on peut durablement faire abstraction des enjeux économiques.
Le libre n'est pas en marge de la propriété intellectuelle. La licence considérée comme la plus restrictive, la GPL, autorise un copyright de l'auteur. Le droit d'auteur est donc tout à fait préservé. Peut-être l'auteur fait-il ici allusion aux brevets logiciels. Auquel cas je citerais la veille permanente de Debian GNU/Linux qui n'intègre que les logiciels ne posant aucun soucis sur ce point. Ainsi les encodeurs des formats JPEG et MP3 n'ont pas été retenus. Ce qui montre bien que le libre ne se met pas en marge, au contraire il en tient compte et lutte d'ailleurs activement contre les brevets logiciels européens.

"Y a-t-il vraiment un avenir pour une «alterinformatique libertaire» où le travail de création serait gratuit ?"

Je crois que l'avenir du libre est non seulement garanti mais de plus en plus ouvert ! Même des pays très fermés et répressifs comme la Chine les utilisent. Et la communauté du libre est toujours très active après plus de 20 ans ce qui montre que la relève s'est faite et que les motivations autres que monétaires sont toujours présentes.

"Or les propos de R. Stallman, le pape autoproclamé du logiciel libre, sont à ce titre édifiants : [...]"

Richard Stallman n'est pas le pape autoproclamé mais tout simplement le fondateur du logiciel libre. Quand au reste des citations de Richard Stallman, elles semblent être fausses ou hors contexte et je laisserais Richard Stallman y répondre lui-même s'il le souhaite...

"La réalité commerciale de l'industrie du «logiciel à code ouvert» est simple : au lieu de dépenses d'équipement en logiciels prévisibles, permettant l'amortissement maîtrisé d'investissements importants, elle reporte la dépense sur les services nécessaires au «bidouillage» des logiciels «ouverts»".

C'est justement un des avantages du libre que de permettre l'utilisation sans aucun coût d'un logiciel, tout en gardant la possibilité de procéder à des développements supplémentaires si besoin afin d'obtenir une intégration complète. Quand au "bidouillage", il n'y en a aucun dans les logiciels libres répandus, qui le sont justement pour leur facilité d'utilisation et les gains économiques induits.

"L'expérience prouve que ces dépenses donnent lieu à de multiples rallonges, puisque le fruit de ce travail n'est pas «stabilisé», et ne s'insère pas dans une relation économique normale qui en garantit la sécurité juridique et opérationnelle."

L'expérience prouve que certains logiciels libres permettent des gains financiers importants. L'expérience prouve également que les logiciels propriétaires peuvent aussi donner lieu à de multiples rallonges. Pour garantir la sécurité opérationnelle, on n'a pas trouvé mieux que les logiciels libres. De plus des sociétés telles que Thalix sont là pour fournir une relation économique "normale" à ceux qui le souhaite. Concernant la sécurité juridique, l'auteur fait peut-être référence au procès de SCO contre IBM, procès qui semble extrêmement mal engagé pour SCO et ne fait plus du tout peur aux entreprises.

"C'est ainsi que le ministère des Finances français vient de signer avec fierté le plus gros contrat au monde de maintenance informatique sur logiciels ouverts, pour un montant de 39 millions d'euros. Ce qui fait de ces «logiciels gratuits» les logiciels les plus chers de l'histoire !"

L'auteur semble ignorer le montant d'achat de licences des administrations [3] pour les logiciels propriétaires utilisés !

"Poussé par les multinationales du service informatique, grandes consommatrices de crédits de maintenance et de développement, «l'open source» ..."

L'auteur oublie que les multinationales du service informatique ne sont venues que récemment au libre et cela parce que leurs clients demandent du libre.

"Il serait naïf que les administrations pensent qu'elles acquièrent une indépendance à l'égard des éditeurs de logiciels alors qu'elles sont bien plus dépendantes des sociétés de services".

Il est clair qu'une entreprise ou administration n'ayant pas de compétences en interne est obligée d'externaliser ces compétences. Or le coût de migraton d'un logiciel, donc le coût d'un changement d'éditeur, est beaucoup plus élevé que le coût de changement d'un prestataire de services. Avec les logiciels libres l'entreprise peut aussi veiller à utiliser des technologies répandues pour lesquelles les compétences seront à moindre coût.

"Par ailleurs, la sécurité informatique est devenue un enjeu considérable dans nos sociétés. Nous avons besoin de produits bien définis, connus, garantis, qui engagent la responsabilité d'acteurs économiques stables. Nous devons aux citoyens la sécurité des échanges sur l'Internet. Cela exige des procédés de plus en plus sophistiqués, qui coûtent très chers, et ne peuvent être financés que par de vrais éditeurs qui savent ensuite les commercialiser au profit du plus grand nombre".

Comme je l'ai déjà dit la sécurité passe souvent par les logiciels libres. Les éditeurs ont de plus en plus recours à Netfilter, le pare-feu Linux, à Nessus le scanner de vulnérabilité, à Spamassassin le filtreur de SPAM. Tout le monde s'accorde à dire que la sécurité par l'obscurité, entre autre cacher le code des programmes, apporte moins que l'analyse du code par des pairs. Et des sociétés comme Thalix sont là pour commercialiser les logiciels libres.

"Le véritable défi à relever, c'est celui de la diffusion la plus large possible de l'informatique dans notre économie pour en accroître la compétitivité et les performances".

C'est tout à fait le but recherché par les logiciels libres !

"Nul travail intellectuel n'est gratuit et tout travail mérite salaire".

Le tout bien sûr est de déterminer le salaire correspondant au travail. Et justement quand on voit les bénéfices colossaux réalisés par Microsoft ou la remise de 60% proposée à la mairie de Paris, on est en droit de se demander si le prix fixé pour leurs logiciels correspondent bien à un travail. D'ailleurs si on prend le coût de développement de l'ensemble des logiciels de la distribution Debian [4] estimé à 8 milliards de dollars, divisé par les 500 millions d'utilisateurs de Windows revendiqués, on obtient une valeur de 16 dollars. Même en ne considérant que le prix de vente de Windows seul on est déjà très loin du salaire du travail !

[1] http://www.jd-giuliani.org/dossiers/dossiers.php?id_dossier=62
[2] http://www.opensource.org/
[3] http://www.temps-reels.net/article1471.html
[4] http://www.thalix.com/blog/la-valeur-de-debian-gnulinux