Pierre Audoin Consultants fait "généralement" des études

Et une de leurs études parue en mai 2005, et disponible sur leur site, concerne les logiciels libres. En la lisant j'ai tiqué car l'auteur n'indique pas ses sources ni les statistiques sur lesquelles il s'appuie, et plusieurs remarques me semblent des généralisations abusives. En voici 3.

"Le développement de logiciel libre est généralement moins encadré et moins abouti que les développements réalisés par un éditeur de logiciels. Les éditeurs de « logiciel libre commercial » tels que Mandrake, Red Hat, Jboss ou MySQL résolvent en partie cette problématique."

En contre-exemple on pense tout de suite aux logiciels libres pilotés par des sociétés comme OpenOffice. On pense aussi à Linux encadré depuis le début par Linus Torvalds. Face à MySQL on pense à PostgreSQL qui est au moins aussi abouti. Et face à Mandrake et RedHat on pense bien sûr à Debian encadré par des personnes élues selon les processus définis par l'association.

Vous direz qu'il y a un "généralement". De ce fait la proposition de l'auteur est vraie. Car bien sûr sur les 100.000 projets libres la majorité, au sens de plus de 50%, sont effectivement moins aboutis (et sans doute la majorité ne fonctionnent même pas) que des logiciels commerciaux. Mais un lecteur non averti pourrait arriver à une conclusion allant à l'encontre du fait que les logiciels libres sont considérés comme étant "généralement" de meilleure qualité que les logiciels commerciaux. Cette qualité est démontrée par exemple par Bertrand Lemaire du monde Informatique qui cite le report de la sortie de OpenOffice 2.0 pour pouvoir corriger un bug qui aurait semblé secondaire à un éditeur commercial [1].

Pour revenir au "généralement" de l'étude, c'est un peu comme de dire que les planètes du système solaire n'ont "généralement" pas de vie. C'est vrai mais c'est passer à côté d'une petite exception...

"Du code source partagé et échangé sur Internet, ce n'est pas forcément un gage de sécurité. D'ailleurs, si les systèmes les plus critiques incorporent des briques « libres », ils reposent sur des développements spécifiques totalement propriétaires."

Je ne vais pas revenir encore sur tous les avantages de l'ouverture des sources pour l'aspect sécurité, j'en parle suffisamment dans d'anciens billets [2].

A propos de la pérennité des logiciels : "Le logiciel commercial bénéficie à ce titre de l'incitation financière qui fait qu'une base installée est plus facilement valorisable et donc plus intéressante."

Les contre-exemples d'abandon de logiciels commerciaux abondent. A tel point qu'il y a un terme pour cela : abandonware [3]. L'incitation financière me paraît diriger les éditeurs là où ils peuvent dégager le plus gros bénéfice ce qui n'est pas forcément un logiciel pérenne. Il me semble à l'inverse qu'un logiciel libre a une meilleure pérennité. Les utilisateurs peuvent en effet se regrouper pour continuer les développements. Et il y a suffisament de prestataires pouvant reprendre des sources abandonnées.

Il est vrai que ces généralités abusives sont tirées de la première partie qui donne les désavantages du libre, et sont donc peut-être un peu grossies. Par contre la conclusion de l'étude est intéressante : "La solution pour tout investissement logiciel « libre » ou pas : le respect des standards du marché."

Encore faut-il que ces standards soient ouverts et que les logiciels puissent les implémenter. On se souvient que Microsoft refuse de communiquer certains de ses protocoles [4]. C'est dire l'importance de la validation d'un standard par le W3C qui vérifie notamment l'absence de brevet pouvant s'y appliquer. Plutôt que de parler de standards du marché, ce qui fait penser aux logiciels dominants le marché, il vaudrait donc mieux parler de standards libres ou ouverts.

L'étude indique également : "Le logiciel libre, par son aspect collaboratif et communautaire, a fait sortir les concepteurs logiciels de leur tour d'ivoire et les a rapprochés des attentes du marché en redynamisant le développement spécifique. L'innovation dans les systèmes d'information s'en trouve stimulée."

Comme me l'a signalé Bernard Lang : "Le libre relance l'innovation, alors que l'on veut étendre la brevetabilité aux logiciels prétendument pour favoriser l'innovation, en sachant que cela tuerait le libre".

Pour préciser la chose :
- La concurrence du libre stimule l'innovation.
- Les brevets logiciels tueraient, ou à tout le moins ralentiraient, les logiciels libres.
- Donc les brevets logiciels tueraient ou ralentiraient un moteur d'innovation.

Au passage, vous reconnaîtrez là la forme classique d'une (implacable) déduction logique, logique que vous pouvez étudier plus avant grâce à la déjà bien fournie bibliothèque (presque) libre Gallica [5] de la Bibliothèque Nationale Française, qui permet la libre reproduction du contenu du site pour un usage privé.

[1] http://www.eweek.com/c/a/Linux-and-Open-Source/OpenOfficeorg-Releases-RC...
[2] http://www.thalix.com/blog/une-faille-dans-imlib-menace-la-securite-de-l...
[3] http://www.abandonware-definition.org/
[4] http://www.thalix.com/blog/xml-pour-tous
[5] http://gallica.bnf.fr/Search?ArianeWireIndex=index&q=logique&p=1&lang=fr